Jérôme Estève

Rencontres vigneronnes
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Jérôme Estève
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Robert Joyeux et Julien Maurs
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Thierry Tastu

RENCONTRES VIGNERONNES

Jérôme Estève

Interview de Jérôme Estève du château Montfin

Jérôme Estève est vigneron au Château Montfin, à Peyriac de mer, depuis 2002. Très concerné par l’environnement et la préservation des sols, il produit tous ses vins en bio et mène de nombreuses actions en faveur de la biodiversité. Son mot d’ordre : « vivre en bonne intelligence avec la nature afin de profiter de ce qu’elle peut nous offrir »

Le métier de vigneron est-il un héritage familial ou un choix délibéré ?

Il s’agit d’un choix délibéré. Dans une première vie, ma femme et moi travaillions dans le secteur aéronautique à Toulouse. Mais j’aimais le travail de la terre et le vin, je cherchais donc à allier ces deux passions.

 

Pourquoi avez-vous choisi de vous établir dans les Corbières ?

Nous avons visité beaucoup de propriétés sur tout le grand Sud et sommes littéralement tombés sous le charme de la petite route reliant Bages à Peyriac de Mer. Aussi lorsqu’en 2002 nous avons eu l’opportunité de racheter le Domaine de Montfin, nous n’avons pas hésité longtemps. Dans un premier temps, nous avons acquis 2 ilots de vignes et 1 bâtiment situé dans le village de Peyriac de mer. Puis nous avons lancé le projet de construire la cave, et racheté 5 hectares de vignes autour du château actuel ainsi que 6 hectares de garrigue et terres.

 

A quand remonte le début de l’exploitation ?

Dès 2002 au village, puis les vinifications au château ont commencé en 2005. Aujourd’hui, le bâtiment situé dans le village, en face des étangs,  nous sert de caveau de dégustation.

 

Comment avez-vous appris le métier ?

J’ai appris en observant et en me documentant. J’ai eu la chance de rencontrer des passionnés qui m’ont transmis leur vécu, leur expérience. Par la suite je me suis entouré de personnes compétentes, notamment un œnologue-conseil et mon chef de culture actuel. Nous avançons ensemble, animés par l’envie de faire toujours mieux et en nous remettant sans cesse en question.

 

Que représente le vin à vos yeux ?

Avant tout un partage, une source de plaisir et de convivialité. Il permet la fête, la célébration. Bref, comme disait Coluche « le pinard, ça devrait être obligatoire ».

Quelle est votre production à ce jour ?

Blanc, rouge et rosé confondus, nous produisons actuellement entre 60 et 80 000 bouteilles dont 90% en Corbières.

Nous sommes convaincus que le vin raconte une histoire, il doit exprimer ce qu’il est : cépage, terroir certes mais également identité et personnalité des hommes qui le font.

Avez-vous un cépage préféré ?

En ce qui concerne les rouges, je m’avoue fan de Carignan. Nous avons la chance d’en avoir sur notre domaine grâce au rachat, en 2005, de 8 hectares de vieilles vignes. Je trouve ce cépage particulièrement adapté aux conditions climatiques locales - contrairement à la Syrah qui souffre plus facilement de la sècheresse- et extrêmement aromatique lorsqu’il est bien travaillé. Je pense qu’il est bon de réfléchir aux cépages quant à leur adaptation à nos sols et climats. Peut-être devrions-nous intégrer d’autres cépages du Sud à terme ?

 

Quelle est votre position sur le sujet du bio ?

Nous produisons en bio depuis 2009. C’était dans la logique de notre projet. Nous travaillons notamment beaucoup avec les engrais verts, qui apportent de la matière organique végétale sur le vignoble, stimulent la vie microbiologique des sols (bactéries, microorganismes, etc.) et permettent une meilleure pénétration de l’eau.

 

Quelles autres initiatives avez-vous prises en faveur de la biodiversité ?

Durant les 3 dernières années, nous avons planté plus d’un millier d’arbres pour recréer des haies et parce qu’un mélange d’essences de plantes enrichit la vie de la vigne. Je veux une vigne qui se sente bien  et produise belles grappes exprimant cet équilibre.

 

Employez-vous d’autres techniques particulières pour l’épanouissement de vos vignes ?

Depuis quelques années, nous taillons « moins propre » pour éviter les plaies de taille. Ainsi nous évitons de couper les réseaux de sève. Cela implique d’ébourgeonner au printemps, permettant ainsi une meilleure aération des grappes. Nous recourons également à la confusion sexuelle depuis 3 ans, ainsi qu’à quelques pratiques empruntées à la biodynamie comme les purins d’ortie ou de consoude (une plante que l’on fait fermenter avant  de pulvériser pour fortifier les défenses naturelles de la vigne).

 

Et comment procédez-vous pour la vinification ?

Nous essayons de travailler le plus délicatement possible en veillant à demeurer toujours modérés sur les extractions. Nous avons le respect du fruit et des jus et souhaitons minimiser notre intervention à son maximum. Pour le carignan nous aimons recourir à la macération carbonique qui permet d’exprimer toute la gourmandise et la fraicheur de ses arômes.  Enfin, nous n’utilisons que très peu de soufre.

 

Pensez-vous qu’un vin puisse se passer de soufre ?

Nous en sommes aujourd’hui à notre deuxième cuvée sans sulfite ajouté et cela fonctionne ! Le tout est de bien suivre ses vins et qu’ils soient propres quand ils sont mis en bouteille. J’aime les vins propres !

 

Pouvez-vous citer une cuvée que vous aimez mettre en avant ?

Notre cuvée L’Une est une cuvée exceptionnelle : une pure sélection parcellaire que l’on a produit sur un seul millésime. Le raisin provient de 2 petites parcelles de vieilles vignes de Carignan et de Grenache situées dans une combe en bord de garrigue. Nous vinifions ces deux cépages ensemble, pour obtenir matière et puissance sans le côté « dur » des tanins. Puis nous passons le vin dans de grosses barriques, pour éviter un effet boisé trop marqué. Ainsi on obtient un vin sur des notes de fruits mûrs, avec beaucoup de finesse à l’attaque, une puissance progressive en milieu de bouche, et une très belle finale.

 

Quelle part de votre production exportez-vous ?

Nous en exportons environ 30% vers l’Allemagne, les Etats-Unis, l’Australie, la Belgique, l’Angleterre, la Suisse et le Japon.

 

Que pensez-vous du métier de vigneron ?

Il s’agit d’une profession admirable, mais aussi d’un métier très difficile !  Notamment parce qu’il est lié aux contraintes climatiques de plus en plus fortes, changeantes et violentes. Il me semble que les saisons sont de moins en moins marquées et que les phénomènes inhabituels se multiplient.

 

A votre sens, comment un vigneron peut-il tirer son épingle du jeu ?

Le vigneron doit faire le vin qui lui ressemble et l’imposer dans un marché très concurrentiel ce qui implique parfois quelques concessions afin de répondre aux attentes des consommateurs. Le marché évolue sans cesse donc le vigneron doit se remettre en question afin de proposer des vins toujours séduisants.

 

Comment les vins de Corbières peuvent-ils progresser à votre avis ?

La grosse difficulté pour les vins du Languedoc et ceux de Corbières réside dans leur manque de notoriété. Leur image n’est encore pas assez valorisante. En effet, on s’entend dire qu’on fait des bons produits, mais qu’au-delà d’un certain prix – 12 ou 13€ en général -  c’est trop. Pourtant, dans certaines autres appellations, il s’agit de prix d’entrée de gamme…Cependant, restons positifs. Car par expérience, quand on augmente les prix, la perte de certains clients est compensée par l’arrivée de nouveaux fidèles, ce qui nous prouve qu’il y a bien un marché à conquérir !