Philippe Estrade

RENCONTRES VIGNERONNES

Philippe Estrade

Interview de Philippe Estrade du Château Lalis.

Philippe Estrade, vigneron au Château Lalis, nous parle de son obsession : la révélation du terroir, et de la future Dénomination Géographique Complémentaire « Terroir de Lagrasse » sur le point de voir le jour. 

Depuis quand êtes-vous vigneron ? 

Je fais mes propres vinifications au Château Lalis depuis 2007, mais je suis vigneron coopérateur depuis 2002. D’ailleurs, je continue d’être ce que l’on appelle un vigneron « mixte » : je poursuis le projet de la coopérative Terre d’expression à Fabrezan et possède en même temps ma propre cave et ma propre marque Château Lalis. 

 

Pourquoi avez-vous choisi ce coin des Corbières pour créer vos vins ? 

Le domaine est une propriété familiale qui vient de mon grand-père paternel mais je me destinais à une tout autre carrière que la vigne… La vocation de vigneron m’a rattrapé de manière violente. Elle m’a étonné, et surpris tout mon entourage.

 

Comment avez-vous eu le déclic du vin ? 

Au départ, j’étais un passionné de sciences naturelles et voulais devenir… prof de bio ! J’ai donc suivi des études de Biologie à Perpignan. Puis je me suis rendu compte que ma passion pour les sciences nat’ ne s’accompagnait pas de la même passion pour les enfants (rires). J’ai donc abandonné l’idée de devenir prof ! Rattrapé par le mal du pays et le sentiment qu’il y avait vraiment un superbe avenir dans le vin, je me suis alors orienté vers l’œnologie…

 

Vous êtes-vous directement installé en tant que vigneron à la sortie de vos études ? 

J’ai d’abord été conseiller technique pour la chambre de l’agriculture dans le Minervois, pendant 5 ans. Cela m’a permis de rencontrer un grand nombre de vignerons et diverses façons de réussir : viticulture industrielle, exploitations familiales, renouveau des « vins de garage » ... En intervenant en tant que consultant, j’ai aussi bénéficié de l’expérience personnelle d’autres vignerons et pris de bonnes idées. 

 

Quelle orientation donnez-vous à vos vins au Château Lalis ? 

Nous sommes résolument tournés vers la révélation du terroir ! Les assemblages et les choix de sélection terroir constituent vraiment une obsession. Nous nous servons de tous les terroirs et de toutes leurs originalités pour arriver à les montrer au consommateur. Il y a des moments où l’on peut être consensuel dans un assemblage - c’est le cas quand on assemble, par exemple, du Grenache et de la Syrah à égalité. Et bien ce n’est pas du tout notre axe de travail ! Au contraire, nous cherchons à forcer l’originalité liée à chaque parcelle. Du coup, nos vins sont complémentaires de ceux de la coopérative. Et cela établit mes cuvées comme n’étant pas reproductible ailleurs. 

Je pense que nous sommes à un an de pouvoir dire à l’INAO que ça y est, la DGC est solide !

Quelle est la gamme du Château Lalis ?

Notre gamme se divise en 3 catégories : 

  1. Nos rosés et nos premiers rouges, dont le prix se situe entre 7 et 8 euros la bouteille. Ces vins, à apprécier dans l’année ou les 2 ans, constituent une branche très dynamique de la production du point de vue commercial, et aide nos partenaires commerciaux à installer notre marque. 
  2. Ensuite viennent les vins axés sur la révélation des saveurs naturelles de nos terroirs. Nous proposons 3 cuvées différentes, chacune avec une forte dominance de cépage : Les Petits Moulins (80% de vieille Syrah), Briac d’Alaric (80% de Mourvèdre) et GR36 (80% vieux Grenache).
  3. Enfin on arrive à des vins plus gastronomiques, dont La Mondaine, un nouveau blanc, et une sélection de vins élevés en barriques, etc. Ces bouteilles coûtent 17 à 18 euros. Du point de vue marketing, il n’est pas facile de mettre un prix pareil sur un Corbières. Cependant nous les vendons, car nous avons une clientèle qui a confiance en nos vins, et qui a cessé de regarder de façon étrange le nom de notre appellation. 

 

A ce sujet, que pensez-vous des progrès des vins de Corbières ? 

L’appellation Corbières a énormément progressé. Nous avons un rapport qualité/prix fabuleux, des axes de travail innovants, un axe de révélation des terroirs original et une politique de protection de l’environnement inégalable… Seule ombre au tableau : dans certaines régions traditionnelles de France ou du monde, la hiérarchie des vins est tenace et la position des Corbières doit encore s’améliorer. Mais en 10 ans, les vins de Corbières ont connu un décollage énorme !

 

Le Château Lalis est impliqué dans le projet de Dénomination Géographique Complémentaire « Terroir de Lagrasse ». Où en êtes-vous exactement ?

Le projet se situe dans sa dernière « phase cachée » : nous avons fait le tour des caves intéressées et des vins qui pouvaient concourir à ce haut niveau de qualité, nous nous sommes assurés de l’unanimité sur le choix technique, nous avons commencé à en parler à nos clients, et à apposer le terme « Terroir de Lagrasse » sur nos étiquettes. 

 

Quels sont les atouts de cette future DGC ?

Nous avons l’originalité, un pays magnifique et touristique incarné par le village médiéval de Lagrasse et son Abbaye, un tissus vigneron stable et efficace, un haut niveau de qualité et aussi de grandes maisons de vin comme Laurent Miquel installé aux Auzines, Saint Auriol à Ciceron, Paul Mas à Fabrezan au Domaine Jéremy et les grands Chais de France à la Boutignane qui pourront nous représenter dans le futur, donc c’est bien parti ! 

 

Une première dégustation a eu lieu pour sélectionner les cuvées ambassadrices du Terroir de Lagrasse. Quelle suite lui comptez-vous lui donner ? 

Deux autres dégustations seront programmées d’ici le printemps 2020. Leur but sera de dénicher les cuvées qui existent, et dont le profil correspond au projet de DGC. Ces cuvées nous serviront à deux choses : à donner l’exemple aux caves qui n‘ont pas encore choisi cet axe de travail, et à pouvoir présenter très tôt à l’INAO et au monde un produit déjà disponible à la critique et dont on est sûr. Une douzaine de cuvées vont être, pendant 2 ans, les porte-parole du terroir. 

 

Enfin, qu’est-ce que vous préférez dans votre métier de vigneron ? 

Les vendanges, sans hésitation ! Il s’agit d’un moment de bonheur profond, de dévouement extrême et de communion avec son équipe. Une période d’exaltation que tout le monde attend avec un peu d’anxiété certes, mais aussi avec l’immense espoir que le millésime soit, une nouvelle fois, fabuleux.