Henri Baronet

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RENCONTRES VIGNERONNES

Henri Baronet

Interview de Henri Baronet du Château La Condamine

Henri Baronet, 50 ans, a repris la tête du domaine familial en 2008. Vigneron au Château La Condamine, cette personnalité haute en couleurs revient sur son parcours et confesse son amour immodéré pour le Carignan.

Quelle est votre relation avec La Condamine ?

C’était le bien de ma grand-mère. J’ai été salarié sur le domaine de 1995 à 2008.  Pendant ces années, j’ai tout fait avec les autres employés, bien que le domaine appartienne à ma famille. Car ma grand-mère me disait : « le jour où tu commanderas le travail, si tu sais pas le faire, tu passeras pour un con ». Je faisais donc tout et n’importe quoi : la taille, les relations avec le laboratoire, le broyage des sarments, les traitements, l’organisation des vendanges, porter la hotte, conduire le tracteur… Puis je me suis intéressé à la vinification.

 

Et avant cela, comment vous êtes-vous formé ?

Je suis né à Toulouse. C’est là que j’ai étudié la biologie, la microbiologie, puis l’œnologie. Et c’est aussi à Toulouse que j’ai rencontré ma femme, qui est également œnologue. En 1995, nous avons décidé ensemble de venir nous installer au calme dans les Corbières, car la vie à Toulouse ne nous convenait plus.

 

Quand avez-vous pris la décision de reprendre le domaine à votre compte ?

C’était en 2008. Ma grand-mère a pris sa retraite cette année-là, après 41 ans passés à la tête d’un domaine de 55 hectares. Pas besoin de vous préciser qu’elle était une femme avec un fort caractère, qui commandait dans un milieu misogyne de chasseurs !

 

Qu’avez-vous modifié lorsque vous avez repris le domaine ?

Nous avons développé la commercialisation, fait davantage de vente en bouteille, créé plusieurs cuvées, et surtout ré-encépagé. Ici, priorité au Carignan, que j’aime beaucoup ! J’en ai 38% dans l’encépagement. On me dit que je suis sans doute le vigneron des Corbières qui possède le plus de Carignan…

 

Pourquoi cet attachement fort au Carignan ?

Il est surnommé « le chameau » dans les Corbières. C’est celui qui résiste le mieux à notre climat de plus en plus sec. Il y avait trop de Carignan à l’époque, maintenant il va y en avoir trop peu… et on risque de se retrouver avec des vins qui manquent de typicité Corbières. Il a deux défauts, certes - il murit lentement et craint l’oïdium –  et sinon, toutes les qualités ! Je tiens beaucoup à ce cépage car je pense que c’est un de ceux qui ont été trop plantés à l’époque, avec des clones et porte-greffes productifs, puis trop arrachés, mal soignés, mal taillés… Or c’est un cépage qui, chaque année, nous aide à tirer notre épingle du jeu. Le Carignan est notre sécurité !

 

Quelle est la gamme du Château La Condamine ?

Nous faisons du rouge et du rosé. La moitié des raisins sont vendangés à la main, et l’autre à la machine. Nous avons 4 cuvées en rouge : Tradition, Corbières classique (non passée en bois), la Mathilde (passée en fut) et la Marie, une cuvée spéciale à très forte proportion de Carignan. Quant à notre rosé, il est fait à base de Grenache gris ramassé à la main. A côté des bouteilles, on fait du vrac qu’on essaie de valoriser. C’est un peu compliqué en ce moment, aussi bien au niveau de la bouteille que du vrac… Comme m’avait dit ma grand-mère, « Tu seras jamais riche, mais tu seras jamais pauvre ! »

Ce que j’aime surtout, c’est l’ambiance conviviale du domaine et la bonne entente avec les employés.

Quel est votre « chouchou » ?

Le vin le plus emblématique du domaine est sans doute la cuvée Marie, qui contient une forte proportion de Carignan.

 

Quelles sont les proportions de vrac et de bouteille dans votre production ?

Nous faisons 80% de vrac, et 20% de bouteilles – soit environ 50 000 par an. Les bouteilles sont surtout distribuées par des agents en Chine, aux États-Unis, en Angleterre et en Belgique. Mais nous avons aussi un petit réseau de distribution locale : un caviste sur Narbonne, un sur Toulouse, un autre sur Albi ainsi que quelques restaurants.

 

Envisagez-vous de développer le réseau local ?

Je ne cherche pas trop à le développer car cela prend beaucoup de temps et encore une fois, c’est moi qui fais tout : les commandes, les livraisons, la facturation, etc. Etre vigneron, ça commence dans la vigne ! Si on n’y est pas, les gars qu’on a ont beau être bons, ce n’est pas pareil. Il ne faut pas se tromper d’objectif. Par exemple en 2018, nous avons subi une grosse année de mildiou. Les traitements se sont joués à rien du tout… A quelques heures près, on perdait la récolte. Ici quand le vent se pose, il faut monter sur le tracteur et partir dans les vignes. Pas le temps de batifoler ni de faire des raisonnements pendant 3 heures ! Après, une fois qu’on a les raisins bien sains et mûrs dans la cave, il ne faut pas de loupé non plus. En bref, la commercialisation est un métier à part entière. Or je préfère travailler tout seul… et je ne peux pas être partout !

 

Quel est votre but en tant que vigneron ?

On est là pour faire du bon, pas pour faire du moyen ! C’est pour ça que je tiens absolument à faire partie des dégustateurs des vins de Corbières, aussi bien au niveau de l’ODG que du contrôle  Veritas. Il faut vraiment coincer les mauvais produits. Pour le moment sur le marché du vrac, en termes de rapport qualité/prix, nous sommes meilleurs que les Bordelais, donc on ne doit surtout pas faire de faux pas !

 

Comment décririez-vous les vins de La Condamine ?

Je fais des vins capiteux, puissants, avec de la belle matière, des tanins très mûrs, de jolies couleurs comme le rouge rubis, et des degrés assez élevés - entre 14,5 et 15 degrés. Mes vins sont puissants mais ronds, sans verdeur ni rusticité. Ils sont fruités, souples et élégants.

 

Au niveau environnemental, où en êtes-vous ?

Le domaine a été certifié HVE niveau 3 en 2019. Ce qui n’est pas une révolution pour nous : cela n’a rien changé au niveau des traitements, ni au niveau de l’organisation parce que je notais déjà tout. Nous pratiquons la confusion sexuelle depuis 4 ans, et avons été parmi les premiers sur Camplong.

 

Êtes-vous accompagné par un conseiller viticole ?

J’ai effectivement un conseiller viticole qui s’appelle Fréderic Pechmail. Il travaille chez Arterris, et il est exceptionnel ! Il vit son métier, et il est spécialisé dans le bio. Cependant le domaine La Condamine n’est pas en bio, bien que nous utilisions de plus en plus de produits Biocontrôle.

 

Le passage en bio fait-il partie de vos projets ?

Quand j’ai des visiteurs qui me demandent si je traite, je ne leur dis pas non car il ne faut pas mentir. Et quand on me demande si je vais passer en bio, je réponds que tant que je peux, je ne le ferai pas ! Il s’agit d’un concept très en vogue et largement relayé par les media, mais je m’inquiète de la tendance actuelle de l’agri-bashing, ainsi que de la suppression progressive des produits de traitement. Je voudrai bien passer les interceps… Ça fait du très bon boulot, sauf que c’est très long, et on passe d’une valeur 1 à 5 au niveau du coup de désherbage. On ne met pas n’importe qui sur un tracteur avec une cuve et des jets, attention… Quand on conduit une décavaillonneuse, si on ne tourne pas au bon moment, c’est la souche qui saute ! Donc non seulement on n’a pas les finances, mais il nous manque aussi la main d’œuvre…

 

Comment voyez-vous le métier de vigneron ?

Je suis un couteau suisse ! Il faut connaitre ses terres, connaitre le matériel, savoir régler une charrue, régler un broyeur, un pulvérisateur, observer la météo, savoir changer une courroie d’alternateur, réparer une pompe de cave, lire un bilan, faire une fiche de paie, lire une analyse de labo, préparer une fiche de paye, faire un sous-titrage, déguster un vin, appeler le comptable, livrer un client, sourire…

 

Êtes-vous heureux d’avoir choisi cette vie ?

Oui, car je me régale sur le domaine. Je fais tous les travaux avec le personnel, j’organise le travail et me charge de l’administratif. Ce que j’aime surtout, c’est l’ambiance conviviale du domaine et la bonne entente avec les employés. J’ai un ouvrier permanent, et j’embauche aussi des saisonniers pour les vendanges et la taille. Ce sont presque toujours les mêmes. Je tiens à garder un esprit d’équipe et de famille dans l’entreprise.

 

Qu’est-ce que vous voudriez voir changer dans votre métier ?

Le problème actuel du métier est que l’on devient des paperassiers. Les gens oublient que le travail d’un agriculteur est avant tout dehors, dans la cave et au contact du client. On ne peut pas passer sa vie à remplir des certificats et des attestations… On complique le système à souhait, alors que les vignerons n’ont aucune formation en gestion administrative. C’est comme si je disais à quelqu’un qui travaille dans un bureau : « postez-vous dans la cave pendant les vendanges, et débrouillez-vous pour faire du vin ! » 

 

Et quand vous ne faites pas de vin, où peut-on vous croiser ?

Sur mes skis dans les Alpes, ou sur ma moto ! Depuis tout petit je fais de la motocross et de l’enduro. Alors évidemment je suis multi-fracturé... En ce qui concerne le ski, c’est ma femme qui m’y a initié quand j’avais 20 ans. Nous allions dans les Pyrénées jusqu’à ce que je découvre les Alpes et Val d’Isère grâce à un très grand ami et client de vrac -  M. Quermel.  Le vin, c’est ça aussi : les amis et la convivialité. C’est un petit monde !!!!!!

Ah, j’oubliais : si je ne suis ni à la vigne, ni sur mes skis, ni sur ma moto, je suis peut-être à un concert de Rammstein (un groupe de métal industriel allemand, ndlr), mon groupe préféré !